14.
Nicholas DeMarco, propriétaire du Woodshed ainsi que d’un restaurant chic à Palm Beach, fut averti de la disparition de Leesey Andrews dans la soirée du mardi, tandis qu’il participait à une compétition de golf en Caroline du Sud.
Il rentra en avion dès le mercredi matin, et à trois heures de l’après-midi il emboîtait le pas à une secrétaire le long d’un couloir interminable au neuvième étage du 1 Hogan Place, qui abritait les bureaux des inspecteurs de la brigade du procureur. Il avait rendez-vous avec le commissaire Larry Ahearn, chef de la brigade.
Grand et élancé, bâti comme un athlète, Nick avançait à grandes enjambées, le front soucieux. L’air absent, il passa une main dans ses cheveux courts qui, en dépit de ses efforts, s’obstinaient à boucler par temps humide.
J’aurais dû passer me changer à la maison, se reprocha-t-il. Sa chemise de sport à carreaux bleus et blancs était d’un style trop décontracté pour la circonstance, même portée avec une veste bleu ciel et un pantalon bleu marine.
« Voici la salle des inspecteurs », expliqua la secrétaire en l’introduisant dans une vaste pièce où des bureaux étaient rassemblés sans ordre précis. À peine une demi-douzaine d’entre eux étaient occupés, mais les piles de dossiers et les sonneries de téléphone ininterrompues témoignaient de l’activité des autres postes.
Les cinq hommes et la femme qui étaient présents levèrent la tête en le voyant traverser la salle et se frayer un chemin derrière la secrétaire. Il eut l’impression d’être scruté de la tête aux pieds. Je suis prêt à parier qu’ils savent tous qui je suis et pourquoi je suis ici, et je ne leur plais pas. Pour eux, je suis le propriétaire d’une de ces boîtes malfamées où les gosses viennent se soûler.
La secrétaire frappa à la porte d’un bureau sur la gauche de la salle et ouvrit sans attendre de réponse.
Le commissaire Larry Ahearn était seul dans la pièce. Il se leva et tendit la main à DeMarco. « Merci d’être venu aussi rapidement, dit-il vivement. Je vous en prie, asseyez-vous. » Il se tourna vers la secrétaire. « Prévenez l’inspecteur Gaylor de venir nous rejoindre. »
DeMarco prit la chaise la plus proche du bureau d’Ahearn. « Je regrette de n’avoir pu être là hier soir. J’étais parti tôt dans la matinée en Caroline du Sud pour y retrouver des amis.
– Votre secrétaire nous a dit que vous avez utilisé votre avion privé au départ de Teterboro Airport, dit Ahearn.
– En effet. Et je suis rentré ce matin. Je n’ai pas pu décoller plus tôt à cause du mauvais temps. Il y avait de gros orages dans la région de Charleston.
– Quand votre bureau vous a-t-il prévenu que Leesey Andrews, une jeune fille qui a quitté votre club à l’heure de la fermeture mardi matin, avait disparu ?
– L’appel a été enregistré sur mon portable hier à neuf heures du soir. J’étais sorti dîner avec des amis et ne l’avais pas emporté avec moi. Franchement, étant moi-même propriétaire d’un restaurant, je trouve insupportables ces gens qui donnent ou reçoivent des coups de téléphone à table. Lorsque je suis rentré à mon hôtel vers onze heures du soir, j’ai écouté mes messages. A-t-on des nouvelles de Mlle Andrews ? A-t-elle appelé sa famille ?
– Non », répondit Ahearn, puis son regard se porta derrière DeMarco. « Entrez, Bob. »
Nicholas DeMarco n’avait pas entendu la porte s’ouvrir. Il se leva et se retourna au moment où un homme pénétrait d’un pas vif dans la pièce. La cinquantaine, svelte, le cheveu grisonnant, il lui tendit la main avec un sourire bref.
« Inspecteur Gaylor », dit-il.
Il prit une chaise et la plaça à la droite du bureau d’Ahearn, face à Nick.
« Monsieur DeMarco, reprit Ahearn, nous craignons que Leesey Andrews n’ait été victime d’un acte criminel. Vos employés nous ont dit que vous vous trouviez au Woodshed le lundi soir vers dix heures et que vous vous êtes entretenu avec elle.
– C’est exact, répondit Nick. Comme je devais partir pour la Caroline du Sud, je me suis attardé à mon bureau du 400 Park Avenue. Puis je suis passé chez moi, j’ai enfilé une tenue plus décontractée et suis allé au Woodshed.
– Vous rendez-vous souvent à votre club ?
– Je dirais que j’y passe souvent. Je ne m’occupe plus de la gestion et je ne désire pas le faire. Tom Ferrazzano dirige le Woodshed pour moi, il est responsable à la fois de l’accueil et de l’administration. J’ajoute qu’il fait un excellent boulot. Depuis dix mois, nous n’avons jamais connu le moindre incident causé par un mineur auquel on aurait servi de l’alcool, ou par un adulte qui en aurait trop consommé. Nos employés sont triés sur le volet avant d’être engagés, tout comme les orchestres que nous sélectionnons.
– Le Woodshed a une très bonne réputation en effet, reconnut l’inspecteur Gaylor. Mais pour revenir au sujet qui nous intéresse, vos employés nous ont dit que vous aviez parlé longtemps avec Leesey Andrews.
– Je l’ai regardée danser, dit Nick. C’est une jolie fille et elle danse à ravir. On dirait presque une professionnelle. Mais elle m’a paru très jeune. Je savais que ses papiers d’identité avaient été contrôlés, sinon j’aurais juré qu’elle n’avait pas l’âge légal. C’est pour cette raison que j’ai demandé à un serveur de la conduire à ma table, je voulais vérifier moi-même ses papiers. Elle avait juste vingt et un ans.
– Elle est donc venue à votre table, dit Gaylor d’un ton froid. Vous lui avez offert un verre.
– Elle a bu un verre de vin blanc avec moi, avant d’aller retrouver ses amis.
– De quoi avez-vous parlé tous les deux pendant qu’elle buvait ce verre, monsieur DeMarco ? demanda Ahearn.
– De tout et de rien. Elle m’a dit qu’elle était en dernière année à l’université de New York et ne savait pas encore ce qu’elle désirait faire ensuite. Elle m’a dit que son père et son frère étaient médecins mais qu’elle n’était pas faite pour ça. Qu’elle songeait à passer un diplôme de travailleuse sociale, mais n’en était pas vraiment sûre. Elle avait l’intention de prendre une année sabbatique après l’université et de réfléchir à l’étape suivante.
– N’avez-vous pas eu l’impression qu’elle vous faisait beaucoup de confidences, alors que vous étiez un étranger pour elle ? »
Nicholas DeMarco haussa les épaules. « Pas vraiment. Elle m’a remercié pour le verre et est allée rejoindre ses amis. Je dirais qu’elle est restée à ma table moins d’un quart d’heure.
– Qu’avez-vous fait ensuite ? demanda Ahearn.
– J’ai fini mon dîner et suis rentré chez moi.
– Où habitez-vous ?
– J’ai un appartement dans Park Avenue à l’angle de la 78e Rue. Mais j’ai récemment acquis un immeuble dans TriBeCa où j’ai fait aménager un loft pour mon usage personnel. C’est là que j’ai dormi lundi soir. »
Nick avait hésité à fournir cette information à la police. Finalement, il avait jugé plus sage de jouer franc jeu.
– Vous possédez un loft dans TriBeCa ? Aucun de vos employés ne nous l’a signalé.
– Je ne tiens pas mes employés au courant de mes investissements personnels.
– Y a-t-il un portier dans cet immeuble ? »
Il fit un signe de dénégation. « Je vous l’ai dit, il s’agit d’un loft. L’immeuble a cinq étages. J’en suis propriétaire et j’ai racheté les baux des locataires. Les autres étages sont pour l’instant inoccupés.
– À quelle distance se trouve-t-il du Woodshed ?
– À sept blocs. » Nicholas DeMarco hésita à nouveau puis ajouta : « Je suis pratiquement certain que vous avez déjà cette information. J’ai quitté le Woodshed peu avant onze heures. J’ai marché jusqu’à TriBeCa et me suis couché aussitôt. Mon réveil a sonné à cinq heures. J’ai pris ma douche, je me suis habillé et je suis allé en voiture à l’aéroport de Teterboro. J’ai décollé à six heures quarante-cinq et atterri à Charleston. J’ai commencé ma partie de golf à midi.
– Vous n’avez pas invité Leesey Andrews à venir prendre un dernier verre chez vous ?
– Non. » Nicholas DeMarco regarda alternativement les deux inspecteurs. « D’après ce que j’ai entendu à la radio en revenant de l’aéroport, le père de Leesey a offert une prime de vingt-cinq mille dollars pour toute information pouvant conduire jusqu’à elle. Mon intention est de doubler la somme. Je souhaite plus que tout que l’on retrouve Leesey Andrews vivante et en bonne santé, en premier lieu parce qu’il serait horrible qu’il lui soit arrivé malheur…
– En premier lieu ? » Ahearn parut un instant décontenancé. « Et quelle est votre autre raison ?
– Elle est très égoïste : j’ai investi une somme considérable dans l’achat du site où se trouve le Woodshed, dans la rénovation des bâtiments, le mobilier et le personnel. Je voulais créer un endroit sûr, accueillant, où les jeunes et les moins jeûnes pourraient venir se distraire. Si la disparition de Leesey est liée à une rencontre qu’elle aurait faite dans mon club, les médias vont nous tomber dessus et dans six mois nous aurons mis la clé sous la porte. Je veux bien que vous interrogiez nos employés, nos clients et moi-même. Mais je vous avertis que vous perdez votre temps si vous croyez que j’ai quelque chose à voir dans cette histoire.
– Monsieur DeMarco, vous êtes l’une des nombreuses personnes que nous interrogeons et avons l’intention d’interroger, dit Ahearn d’un ton calme. Aviez-vous déposé un plan de vol à Teterboro ?
– Naturellement. Si vous vérifiez les enregistrements, le temps de vol d’hier était excellent. Aujourd’hui, à cause des orages dans la région, j’ai mis un peu plus longtemps.
– Une dernière question. Comment avez-vous accompli les trajets à l’aller et au retour de l’aéroport ?
– Au volant de ma voiture.
– Quelle voiture conduisez-vous ?
– J’utilise en général un cabriolet Mercedes, sauf si j’ai beaucoup de bagages. Mes clubs de golf étaient dans mon 4x4, c’est donc lui que j’ai pris pour aller à l’aéroport hier et en revenir aujourd’hui. »
Nicholas DeMarco n’eut pas besoin d’intercepter le regard échangé par les deux inspecteurs pour savoir qu’il était devenu un suspect aux yeux de la police. Je peux comprendre pourquoi, se dit-il. J’ai parlé à Leesey quelques heures avant sa disparition. Personne ne peut vérifier qu’elle n’est pas venue plus tard chez moi. Je suis parti à la première heure le lendemain matin en avion privé. Je ne peux pas leur en vouloir de se montrer soupçonneux – ils font leur boulot.
Il se leva, serra la main des deux hommes et leur dit qu’il allait sur-le-champ rendre publique son offre de doubler la prime offerte pour toute information concernant Leesey Andrews.
« De notre côté, je puis vous assurer que nous travaillerons vingt-quatre heures sur vingt-quatre pour la retrouver. Et si, par malheur, elle a été victime d’un acte de malveillance, le coupable ne nous échappera pas. »
Le ton de Larry Ahearn sonna comme un avertissement aux oreilles de DeMarco.